Le travail social indépendant : la génèse et l'origine de l'ARTSI

Par MONIQUE PRUDET, CO-FONDATRICE ET PREMIERE PRESIDENTE
Présidente d'Honneur de l'ARTSI


Je fais partie de la génération de travailleurs sociaux des années 1970. J'ai eu mon diplôme en 1975 après trois années d'études directement après le baccalauréat. A l'époque, post-soixante-huit, les polyvalences de secteur venaient de se mettre en place avec ses idéaux sociaux de travail de groupes et collectifs. Je suis restée cinq ans sur un secteur géographique varié de la région parisienne où toutes les catégories de personnes et de travail étaient représentées.

L'opportunité de changer s'est présentée par hasard en 1980, lorsqu'un collègue vit une petite annonce et m'indiquait qu'un établissement pour personnes handicapées recherchait une assistante sociale pour une création de poste, tout près de chez moi. J'ai donc quitté la fonction publique pour travailler « à l'aventure » dans un ESAT (appelé à l'époque un CAT-Centre d'Aide par le Travail). Je pense y avoir fait un bon travail puisque lorsque je suis arrivée deux travailleurs vivaient en appartement autonomes, dix ans après, ils étaient vingt. Mais l'envie de travailler « autrement » étaient de plus en plus présente. L'occasion se fit parallèlement à la naissance de mon deuxième enfant et la rencontre avec l'une des premières assistantes sociales s'étant installée en statut indépendant dans le sud de la France. J'ai pu négocier mon départ de l'ESAT et me lancer …dans l'inconnu, mon mari, commerçant dont le commerce souffrait de la concurrence de la grande distribution, devenant père au foyer. A part mon orgueil, je savais que je prenais peu de risques car en 1990, il était assez aisé de trouver un emploi.

Fin 1991, je m'installais dans un bureau dont le propriétaire était… directeur de clinique psychiatrique. Il m'a prise pour un hurluberlu mais a accepté de jouer le jeu et est devenu mon premier client, car il avait besoin de quelqu'un à temps très partiel et très souple en organisation. Parallèlement, j'avais accepté un emploi à temps partiel pour pouvoir vivre, car comme tout travailleur indépendant, il faut investir avant de récolter le fruit de son travail et gagner sa vie. Je n'avais pas fait d'étude de marché et j'avais décidé de prospecter tous azimuts : établissements médico-sociaux, entreprises, tribunaux pour des enquêtes sociales et la gestion des tutelles. Et j'ai trouvé relativement assez vite des clients réguliers (Une Maison d'Accueil Spécialisée, la clinique, une entreprise, des enquêtes sociales pour les Juges aux Affaires Familiales, et des curatelles et tutelles).

La création de l'association

Assez vite, des collègues intéressées par la démarche m'ont contactée et durant quelques années, seule, puis avec Claudine Hoareau, que j'avais « formée », nous avons proposé des journées d'information. Plusieurs des participantes sont d'ailleurs encore à ce jour en activité et même membres de l'ARTSI.

En 1998, Claudine et moi-même avons eu l'idée de réunir toutes les collègues connues qui étaient en statut indépendant, ou en sociétés. En 1992, notre nombre tenait sur une seule main, et nous étions plus d'une vingtaine dont la plupart avait répondu présente. Certaines d'entre nous s'étaient spécialisées en service social inter-entreprises, d'autres auprès des tribunaux ou auprès des établissements sanitaires.

Et le 25 MAI 1999, nous avons fondé l'ARTSI (Association Réseau des Travailleurs Indépendants). L'idée du réseau nous permettait d'être à la fois indépendantes et en liens, responsables et solidaires. Rapidement, une CHARTE a été rédigée confirmant nos VALEURS communes. Depuis, le Réseau s'est agrandi et fête en 2014, ses quinze ans.

En avance sur notre temps

Il est évident que nous sommes des pionnières (des pionniers car il y a maintenant quelques hommes) car nous étions en avance sur notre temps puisque plusieurs de nos activités ont été reconnues et réglementées depuis, confirmant que nous travaillions déjà de la façon adéquate. Nous avons tous en commun une manière de travailler différente de ce qui se faisait habituellement : libres de gérer notre temps, de négocier nos interventions, de ne pas avoir de liens de subordination mais aptes à assumer totalement nos responsabilités à 100%.
Nous nous sommes aperçues que nous travaillions mieux dans ce que nous connaissons. Petit à petit, je me suis spécialisée auprès des personnes vulnérables et handicapées (établissements médico-sociaux et surtout protection des majeurs). Entre 1992 et 2008, date de l'application de la Loi sur la protection des majeurs, j'ai eu en charge plus de 300 personnes vulnérables en charge. Mais la non reconnaissance du travail effectué et surtout la rémunération aléatoire non réglementée rendait la fonction difficile mais je savais que je travaillais comme il le fallait et que j'étais en avance sur la Loi.

La reconnaissance de notre façon de travailler

EN ENTREPRISE, le SERVICE SOCIAL SPECIALISE a été reconnu et légalisé.
Depuis le 1er Mai 2008, l'article R250-1 du code du travail est devenu l'article L4631-1 applicable dès le 1er Mai 2008 " un service social du travail est organisé dans tout établissement employant habituellement deux cent cinquante salariés et plus".

LES ENQUETES SOCIALES étaient faites depuis longtemps et très souvent par des non-professionnels (parfois des connaissances de juges, ou d'anciens gendarmes ou enseignants). Cela impliquait des qualités de mission très variables, des meilleures aux pires, avec des rémunérations très variables et pour la plupart non-déclarées, entrainant au mieux un nombre de recours importants, au pire des catastrophes familiales et une responsabilité lourde pour les intervenants. J'ai moi-même toujours mené ces missions avec le professionnalisme et la déontologie auxquels je tenais et en 2011, grâce aux actions des associations professionnelles et des besoins d'harmonisation, un référentiel était officialisé et le STATUT créé avec une obligation de formation initiale. L'imparfait est malheureusement présent car le barème a été légalisé pour être identique sur tout le territoire mais revu à la baisse par rapport à ce que demande le référentiel. Des associations comme l'ANDES http://www.andes-enquete-sociale.com/ continuent à agir pour faire augmenter ce barème et pour organiser des formations continues par des journées à thèmes. Une inscription officielle et une prestation de serment est obligatoire avec une formation d'origine sociale, psychologique, éducative ou juridique.

Pour la PROTECTION DES MAJEURS, le problème était le même : « n'importe qui » pouvait être nommé curateur ou tuteur, la rémunération déclarée... ou pas était en « fonction du juge ». De nombreux scandales et un rapport ministériel ont été à l'origine de la Loi du 5 mars 2007. Il faut maintenant être déclaré et même agréé, et passer un CNC (Certificat National de Compétence). Un barème officiel et national avec prise en charge de l'état en fonction des revenus a été créé (toujours en négociation avec des associations car imparfait) et surtout la Personne protégée a été placée au centre de la mesure comme je l'avais toujours fait depuis 25 ans.

Certaines d'entre nous sont parties à la retraite ou sont revenues vers une activité salariée complète ou partielle pour des raisons diverses, d'autres ont développé leur sociétés inter-entreprises offrant des services compétents et efficaces à plusieurs centaines d'entreprises en métropole ou dans les DOM-TOM, d'autres encore ont maintenant un statut et une reconnaissance officielle.

Et ce n'est sans doute pas fini !